Nicolas Daubanes

Les livres noirs

Installation

"Les livres noirs", 2016, 10 livres, 250 à 1000 pages chacun, (...) "Les livres noirs", 2016, 10 livres, 250 à 1000 pages chacun, (...) "Les liivres noirs", 2016, 10 livres, 250 à 1000 pages chacun, (...) "Les livres noirs", 2016, 10 livres, 250 à 1000 pages chacun, (...) "Les livres noirs", 2016, 10 livres, 250 à 1000 pages chacun, (...)
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"Les livres noirs", 2016, 10 livres, 250 à 1000 pages chacun, impression sur papier et feutre noir ; bibliothèque, 20,5 × 39 × 26 cm.
Vue de l’exposition « La vie de rêve », Angle art contemporain, Saint-Paul-Trois-Châteaux, 2016. Collection Frac Occitanie Montpellier.

Cet ensemble de dix livres réunit des dessins numériques recouverts à l’encre noire, extraits de séquences vidéos tournées au sein de la Maison Centrale d’Ensisheim. Résident du centre pénitentiaire en 2014, Nicolas Daubanes a demandé aux détenus, parmi les criminels les plus connus de France (Guy Georges, Michel Fourniret ou Francis Heaulme), de filmer, caméra à la main, ses déambulations à travers les seuls espaces autorisés à la circulation pour les prisonniers (couloirs, cour de promenade, cellule...). Chaque vidéo, correspondant à chacun des lieux, est ensuite découpée en images noir et blanc vectorisées, c’est- à-dire déformées et appauvries de façon à les rendre moins identifiables, et ainsi être autorisées à la publication par les autorités pénitentiaires. Archivées dans des folioscopes (ou « flip books ») dont l’épaisseur est proportionnelle à la longueur de la séquence (de 300 à 1200 pages), elles sont enfin entièrement recouvertes au feutre noir par l’artiste qui signifie par ce geste la dissolution de l’individu dans l’infrastructure comme son effacement hors de la vie sociale. Le titre de l’œuvre fait référence aux ouvrages polémiques qui dénoncent un état de fait considéré comme criminel, injuste ou mensonger en révélant des informations cachées à la vue. Nicolas Daubanes sensibilise ici à la déconsidération dont les détenus font l’objet, frappés d’invisibilité et menacés d’oubli. S’il ne s’agit pas pour lui de contester la nécessité de la mesure judiciaire, il n’en reste pas moins qu’il soulève l’hypothèse d’une double sanction dont il dénonce les effets déshumanisants. La peine officielle est en effet toujours renforcée par l’économie disciplinaire du lieu où elle se purge, privant le prisonnier non seulement de liberté mais encore de toute forme d’intimité et de projet de vie. L’œuvre invite alors le spectateur à questionner l’innocence présumée du lieu en le laissant imaginer la vacuité de l’existence en milieu carcéral, dissimulée derrière des dessins pensés comme des écrans noirs. Témoignage critique sur l’expérience de la durée en prison, Les Livres noirs procède d’un double geste performatif qui révèle les maigres possibilités pour les détenus d’occuper leur espace et leur temps. Le premier prend la forme de l’errance, par définition sans but, qui constitue à la fois le quotidien du prisonnier et le parti pris de la réalisation. La répétition de la marche reconduit la temporalité cyclique à laquelle sont assignés les condamnés et dessine la trajectoire d’une longue marche vers l’ennui, potentiellement infinie, rejouée en boucle avec le folioscope. Le dispositif se présente également comme un moyen d’inverser les rôles en proposant aux détenus de prendre symboliquement la place de leurs surveillants, derrière la caméra. La seconde performance désigne le caviardage intégral du dessin par l’artiste, au cours d’un processus manuel aussi patient qu’endurant. Nicolas Daubanes s’impose ici comme discipline de reproduire les conditions de la vie carcérale en s’astreignant à une gestuelle particulièrement longue et pénible. De déambulation en oblitération, il porte ici à un haut degré d’abstraction l’idée de l’acte vain auquel sont réduits les prisonniers, tenus en étau dans un non-lieu impossible à figurer, une prison aux airs d’impasse, ouvert sur un temps qui tourne à vide.

Florian Gaité

© Nicolas Daubanes