Nicolas Daubanes

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La fureur de vivre - Christine Blanchet

Entretien de l’édition monographique : La vie de rêve

La Fureur de vivre

Janvier 2016

Christine Blanchet : La majorité de tes activités est contextuelle, comme les première « membranes » (ou « mues »). Ce travail se développe dans des environnements différents, d’un terrain de golf à la cellule de prison en passant par ta maison familiale…

Nicolas Daubanes : Ce travail de peaux/mues de maison, que j’appelle « membranes », a été conçu pour le festival d’art contemporain AFIAC, dont le principe est d’inviter des artistes à exposer chez des habitants et de créer un parcours artistique de maisons en maisons. J’ai été accueilli par Monique (1) qui vit dans un chalet de vacance au bord d’un terrain de golf. C’est à la vue de cette habitation précaire, dans ce beau décor verdoyant destiné aux loisirs d’une classe sociale aisée, que j’ai voulu capter une trace souple de son espace personnel. J’ai créé les empreintes de la chambre de Monique avec un silicone qui enferme les poussières, pour ensuite les disposer sur le terrain de jeu et confronter frontalement les deux réalités sociales.

Christine Blanchet : Nous sommes là dans l’appréhension d’un espace qui n’est pas le tien. Comment as-tu ramené l’empreinte par la membrane à ta propre histoire ?

Nicolas Daubanes : Cette empreinte à l’échelle 1 m’a permis de résoudre une question intime : comment garder une trace de ma maison familiale (2) que je devais mettre en vente. J’ai choisi de fabriquer la mue de la cuisine familiale avec son plan de travail, l’évier, les tables de cuisson. Si j’active là mes propres souvenirs, une fois installée, la charge personnelle de la sculpture n’est pas livrée au public. Je sculpte la sensation de l’absence. L’état de la cuisine, en matière souple, trouée, d’aspect fantomal, reste d’une façon générale le symbole du lieu de rencontre de la famille.

Christine Blanchet : Pour finalement arriver à la cellule de prison (3) ! Il s’agit d’une véritable cellule à la prison de Nice. Comment s’articule-t-elle avec les deux autres projets ?

Nicolas Daubanes : La réalisation de ces « documents d’espaces », comme témoignage de leur histoire, m’a conduit vers la question de la mémoire. Ce troisième projet avec le silicone induit forcément une évolution dans mon rapport avec la matière. Dans son architecture, cette membrane est quasiment sous la forme d’un corps dont la peau se détache et se déchire, comme pour en changer. C’est pour moi la possibilité de dire humblement que le premier enfermement est celui de notre propre corps. Dans cette série, le sujet de la cellule semble le plus éloigné de ma réflexion sur la maladie, en l’occurrence la mienne, mais c’est le plus intime, à un autre stade que la membrane de la cuisine et la réflexion sur la perte de la famille.

Christine Blanchet : Quelles ont été les réactions du public face aux mues ?

Nicolas Daubanes : Ces œuvres sont perçues comme sombres, tristes, mais je les appréhende dans une direction de pensées justement plus lumineuses ! Le principe même de la « mue » est le dégagement du passé pour aller vers l’avant. C’est un signe de maturité, de renouveau. Ces œuvres ne sont pas lisibles, compréhensibles de prime abord, alors cela demande d’avoir une attitude attentive.

Christine Blanchet : Je ne qualifierais pas ton travail de sombre ou triste mais de romantique. Les dessins à la limaille de fer inspirent cet état d’âme, plus particulièrement dans la série consacrée à Piranèse.

Nicolas Daubanes : Pour les dessins, ma première approche a été de rechercher les influences de Bentham et de son architecture panoptique, notamment dans les prisons construites à la fin du 19e et au début du 20e siècle. J’ai constitué un corpus d’images avec des architectures « bizarres », parfois impressionnantes d’inventivité. J’en trouvais certaines très belles même s’il s’agit d’une beauté particulière, logée dans l’horreur dans laquelle nous plonge directement ces lieux si sombres. D’évidence, mon désir était de traduire ce que je voyais : des amas de ferrailles et de barreaux mais avec l’idée de les rendre moins solides et pérennes. La poudre de fer aimantée s’est imposée de cette façon parce qu’elle symbolise l’évasion, le coup de lime sur les barreaux. De plus, l’aimantation crée des dessins en perpétuelle tension parce que le dessin peut disparaitre avec un simple souffle. J’aime bien ton regard sur le romantisme puisé dans l’évasion rêvée, dans les actes vains. L’idée d’être spectateur de son propre enfermement est une forme d’évasion, en avoir conscience est un sérieux avantage sur ce problème. C’est assez exaltant de faire face ainsi au réel, en cela mon travail est sans doute romantique.

Christine Blanchet : Tes dessins d’après Piranèse sont des copies des gravures sur les prisons imaginaires de l’artiste. Quel a été le parti pris de ton geste ?

Nicolas Daubanes : Les dessins inspirés par Piranèse reproduisent en effet des parties de ces prisons imaginaires. Mon œil a surtout été attiré par les endroits où l’on distingue des personnages, des spectateurs à peine visibles disposés en hauteur, qui semblent assister aux tortures des prisonniers. Par le fait d’avoir travaillé à partir de véritables gravures, j’ai interagi sur des éléments qu’aucune reproduction ne peut retranscrire. Je ne pratique donc pas de copies stricto sensu des gravures de Piranèse, c’est une nouvelle façon de me « déplacer » dans ces espaces avec une liberté d’interprétation.

Christine Blanchet : Les dessins en limaille de fer ont beaucoup de succès mais pour autant ils ne résument pas ta pratique. Je pense aussi aux frottages ou aux sculptures en béton, penses-tu avoir la nécessité de sortir de ce médium ?

Nicolas Daubanes : Il est certain que beaucoup de personnes se sont intéressées à mon travail à partir du dessin et ensuite ont été plus loin dans sa découverte. Les formes sont au service d’un propos que je tente de définir un peu mieux chaque fois. Les dessins en limaille de fer font partie de mes expérimentations, au même titre que les œuvres en béton et sucre ou que les « membranes ». Par exemple, au départ il ne devait pas y avoir de dessins à la limaille de fer dans mon exposition à Angle (4) parce que je la voulais comme un territoire de nouvelles expérimentations et de tentatives grâce aux discussions et aux exigences bienveillantes de Didier Tallagrand, le commissaire de l’exposition. Au final, j’ai réalisé un mural parce ce médium m’offre encore beaucoup de possibilités et devenait cohérent dans l’exposition.

Christine Blanchet : Être artiste, était-ce une vocation pour toi ?

Nicolas Daubanes : Être artiste a été le fruit de plusieurs choses : le décès de mes parents alors que j’avais 19 ans, associé à la volonté de ne pas m’engouffrer dans le monde du travail comme eux avaient pu le faire. C’est aussi une réponse à mes problèmes de santé. Il me fallait un échappatoire pour tenter de réaliser des projets de tous genres. L’art contemporain avec son spectre large m’a tout de suite offert cette opportunité. J’ai commencé par une école préparatoire et poursuivi à l’école supérieure d’art de Perpignan. Je n’avais pas de prédisposition pour l’art sur le plan formel mais j’avais un système de pensée, un discours et une certaine façon d’agencer le fond et la forme. En prépa, je faisais beaucoup de peintures, très expressives à la manière de Munch, que j’ai abandonnées aux beaux-arts. J’ai d’ailleurs repris la peinture depuis quelque temps.

Christine Blanchet : Ces peintures rejoignent-elles tes préoccupations actuelles autour de l’enfermement ?

Nicolas Daubanes : Je vois le passage à la peinture comme l’emprunt d’une nouvelle matière pour parler de quelque chose de bien précis. Je tente donc en peinture le même motif que dans mes dessins, mais je ne veux pas que ce passage soit gratuit ou simplement formel, je veux apporter un plus. Pour le moment, je suis dans l’expérimentation et ne suis pas suffisamment satisfait de mes productions pour les montrer.

Christine Blanchet : Le système de pensée dont tu parles avait-il déjà à voir avec les observations sur la société qui t’ont amené à ta première intervention artistique en maison de correction ?

Nicolas Daubanes : Mes premiers travaux s’inspiraient de mon expérience du milieu hospitalier, mais il en résultait trop d’empathie voire du pathos. J’ai dirigé alors mon attention sur des sujets comme la prison, qui abordaient aussi la question de l’enfermement, du désir de liberté et d’actes vains. Et, c’est en troisième année aux beaux-arts que j’ai réalisé ma première intervention (5) dans l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Lavaur, construit à quelques mètres de chez moi. Les règles imposées par l’administration — ne pas filmer de visages, les bâtiments, ne pas enregistrer les voix, être toujours en présence d’un surveillant ou d’un éducateur — m’ont encouragé à étayer mes propositions sur cette question de la surveillance. Les détenus devaient se filmer à l’intérieur d’une structure en carton cubique, une sorte de cabane, métaphore de la prison elle-même, propre à l’extérieur mais chaotique à l’intérieur avec des cartons coupés, déchirés, troués. J’ai donné aux participants de l’argile avec laquelle ils ont fabriqué un objet qui leur permettait de se mettre en scène et de « s’exprimer » à l’intérieur de la cabane, devant une caméra. En fait, les jeunes détenus comprenaient très vite qu’il s’agissait d’un espace de liberté puisque aucun regard ne pouvait se poser sur eux. Une fois le projet finalisé, j’ai eu quelques problèmes avec l’administration qui a jugé que les objets étaient trop violents et pas assez dans un esprit de réinsertion. Ils avaient fabriqué des armes. Ces quelques jours passés dans cette prison ont été pour moi révélateurs car j’ai compris que par l’observation du monde, je pouvais me détacher de tout pathos et prendre la distance nécessaire avec mes propres problèmes. Encore aujourd’hui, je tire des leçons de cette expérience pour mes projets en milieu carcéral, dans lesquels les contraintes sont tellement fortes qu’elles t’obligent à te dépasser ou à les dépasser.

Christine Blanchet : On comprend en effet comment tes réflexions actuelles sont le prolongement de cette première expérience. Depuis le début de ton parcours, tu es soutenu par des associations et des institutions, ce qui ancre ton travail vers les autres et pour les autres. D’ailleurs, ton travail se divise entre les ateliers avec différents publics et l’atelier dans lequel tu mènes tes recherches, même si celles-ci sont liées.

Nicolas Daubanes : C’est exact ! J’ai rapidement rencontré des associations qui m’ont donné la possibilité de réaliser des ateliers dans de bonnes conditions d’encadrement auprès des détenus et de l’administration. Pour la maison de correction, j’étais accompagné par l’association AFIAC avec laquelle j’ai poursuivi une collaboration pour mon premier projet de membrane in situ. J’ai deux pratiques d’atelier : celle que je fais sur le coin de ma table de cuisine et celle que je fais en-dehors. En fait, je n’ai pas véritablement d’espace d’atelier, donc mes projets sont régulièrement conçus in situ. Ce sont les rencontres qui m’intéressent et me permettent d’être au plus proche d’une certaine réalité, pour mieux la comprendre et la faire basculer vers un ailleurs. Ta question me fait prendre conscience que les ateliers à l’extérieur expriment le désir d’être ailleurs, d’être perpétuellement en mouvement, que ce soit dans les prisons, les performances comme le circuit automobile, l’étape du tour de France, jusqu’à la réalisation sur place des pièces en béton et sucre ou les derniers muraux en poudre de fer aimantée.

Christine Blanchet : J’aimerais justement qu’on évoque Sabotage. Le béton est un médium que tu t’appropries actuellement et en pensant aux membranes, on a la sensation que tu cherches quelque chose à l’opposé, notamment une consistance opposé …

Nicolas Daubanes : Dans Sabotage (6), j’ai souhaité avancer l’idée d’une matière malade sous une forme structurelle et architecturale, loin d’une forme organique. Ta question est intéressante car je n’ai jamais envisagé le fait de mettre en regard les membranes et les pièces en béton, mais en y pensant c’est une évolution quasi directe. Quand j’ai présenté Membrane : la cellule à Albi (7), je me suis sérieusement posé la question de faire avancer mon travail de volume, cherchant une réponse aux membranes et un vis-à-vis des dessins à la limaille. Si je prélève, par le biais du silicone, des espaces afin de mettre en avant leur absence, le fait de mettre du sucre dans le béton me conduit à participer à la disparition de l’objet que je fabrique. Si le béton/sucre évoque l’éphémérité d’un corps, DU corps, le silicone conserve la trace, fige sa présence.

Christine Blanchet : On comprend parfaitement que rien n’est jamais acquis dans ton travail. À ce propos, tu as fait un projet vidéo, autre médium, avec des détenus à haut risque...

Nicolas Daubanes : En 2014, j’ai obtenu une résidence à la maison centrale d’Ensisheim où les détenus sont célèbres par leurs crimes. Intitulée Les livres noirs, ma proposition aborde la question du « temps » en prison, de la déambulation, de la perte de repère ou de l’effacement des prisonniers dans ces architectures oppressantes. Les livres noirs se présentent comme l’enregistrement sous forme de dessins numériques de plans séquences tournés dans les couloirs de détention, l’entrée des cellules, la cour de promenade, les chemins grillagés, les couloirs d’entrée et de sortie, de la Maison Centrale. Je réunis et sélectionne des images que je recouvre avec du feutre noir pour atténuer leur lisibilité. Je crée une bibliothèque noire en résonance au parcours des détenus : un univers sombre où le temps ne se mesure plus comme à l’extérieur. Pour revenir à ce que j’ai pu dire sur ma première intervention à Lavaur, la personne que l’on distingue sur les images n’est autre que moi-même. Certaines personnes ont voulu me suivre et me filmer dans ma déambulation afin d’inverser nos rôles et aussi d’une certaine manière afin de pouvoir contrôler les images.

Christine Blanchet : Ta connaissance du milieu pénitencier te permet de détecter les points sensibles des détenus, comme la nourriture, à partir de laquelle tu as conçu un projet.

Nicolas Daubanes : Oui, c’est un projet mené à la maison d’arrêt de Montauban. J’ai toujours été impressionné par l’imagination que les détenus déployaient pour cuisiner avec leurs moyens très limités. La nourriture est une préoccupation centrale dans l’espace carcéral. C’est un passe temps, une monnaie d’échange, un exercice de style ou des souvenirs de l’extérieur, comme les repas de famille, autrement dit une possibilité d’évasion. Les combinaisons de recettes sont incroyables quand on pense qu’ils n’ont pas accès à tous les ingrédients ou les matières premières. Par exemple, ils « dissèquent » les raviolis pour récupérer la sauce tomate ou le bœuf haché, ou encore mieux, ils arrivent à extraire la pâte de figue des biscuits figolu pour confectionner de véritables Makroud. Ils fabriquent de l’alcool à partir de mie de pain, de sucre et de fruits. Et, pour préserver la fermentation et éviter l’explosion des bouteilles, ils fixent des préservatifs sur les goulots qui gonflent à la limite de la rupture du latex. J’y vois là une sévère critique de la nourriture industrielle, de la nourriture servie dans les lieux concentrationnaires.

Christine Blanchet : Quelle forme a donc pris ton intervention, qui entre en résonance avec des problématiques actuelles autour de la nourriture, thème de la dernière exposition universelle à Milan ?

Nicolas Daubanes : Mon idée a été de réunir avec ceux qui le souhaitaient leurs recettes. Ce contexte de la débrouille me fascine car cela génère une évasion de l’esprit, qu’elle soit de l’ordre de la détente ou de la nostalgie. J’ai récolté oralement les recettes pour les écrire, pour fixer la mémoire de ces gestes poétiques. J’ai invité en cellule un cuisinier professionnel pour exécuter les recettes et nous avons vécu un moment très fort de partage. Pour le vernissage de Angle, avec l’accord de Didier Tallagrand, j’ai préparé un repas avec ces recettes. C’est une expérience différente avec des personnes qui ne sont pas enfermées, mais c’était important pour moi de l’expérimenter de cette façon.

Christine Blanchet : Tu as préparé toi-même le dîner. On voit sur les photos tes gestes qui reproduisent celui des détenus en train de préparer leur repas. Comment ont réagi les participants à ce dîner ? Ont-ils compris ce que tu voulais mettre en jeu ?

Nicolas Daubanes : Je pense que ce repas a été un bon moment pour tout le monde. De mon côté, j’ai eu un réel plaisir à convier les participants à ce repas et partager un temps de réflexion sur « ces gestes » de détenus qui renvoient aussi à leur façon de gérer le temps d’incarcération. J’ai observé que les convives se sont prêtés au jeu et je les ai sentis attentifs à la description des recettes et des astuces de chaque plat inventé par les détenus. En plus d’avoir goûtés à tous les plats, ils les ont commentés pour en débattre et déterminer s’ils étaient réussis tout en se rappelant que la notion de réussite importait peu dans ce contexte. A vrai dire, je ne suis pas certain qu’ils aient compris tous les enjeux d’une telle proposition, même moi, je ne les maîtrise pas totalement. Cette exposition m’a donné l’occasion d’expérimenter de nouveaux gestes et d’observer comment mon travail était ici réceptionné. Le fait de proposer ce repas à la suite d’une série de dessins, d’installations, de sculptures qui posent clairement mon point de vue sur la question de l’enfermement et de la liberté, a été pour moi la possibilité de mobiliser l’attention de chacun sur ces questions là. Je ne connais pas réellement les enjeux de l’esthétique relationnelle mais à la suite de cette expérience, j’ai un avis à donner …

Christine Blanchet : Cette action participative me fait penser à « tes performances sportives », le Tour de France et celle du circuit de course, que tu as faites avec le soutien de deux centres d’art, quel serait le lien avec tes autres projets ? La mise en danger ?

Nicolas Daubanes : J’ai réalisé deux performances. La première le 16 juillet 2011 sur les routes du Tour de France à l’invitation de Valérie Mazouin, directrice de la chapelle Saint-Jacques à Saint-Gaudens. Fan de cyclisme, j’avais envie de réactiver l’histoire du coureur cycliste Pierre Matignon, toujours dernier du classement général. Puis, il a découvert une faille dans le règlement du Tour de France pour pouvoir gagner une étape devant les plus grands champions, il est parti plus tôt. Ce geste est fort car il est celui du refus d’une condition tout en s’en jouant avec une pointe d’humour. J’ai reproduit « l’exploit » en pédalant toute la nuit, j’ai couru le parcours du Tour entre Saint-Gaudens et le plateau de Beille, pour arriver en tête à 11h (8). Ces 168 kilomètres ont été aussi un hommage à mon père, cycliste (9).

Christine Blanchet : Tu avais trouvé aussi des sponsors comme on le fait dans le milieu du sport !

Nicolas Daubanes : Oui, j’ai cherché des financements auprès des personnes qui m’avaient déjà soutenu. La voiture suiveuse et mon maillot portaient les noms de ces associations et d’institutions artistiques. À la différence des autres coureurs sponsorisés par des marques ou des sociétés, j’étais le seul avec des références du milieu de la culture inscrits sur mon maillot et la voiture suiveuse.

Christine Blanchet : La seconde performance a été faite à Albi sur un circuit automobile, on y retrouve une forme de mise en danger.

Nicolas Daubanes : Jackie-Ruth Meyer, la directrice du centre d’art Le LAIT, m’a offert ma première exposition personnelle, dans laquelle je souhaitais, en plus des dessins à la poudre de fer et de la membrane de la prison, projeter une vidéo-performance sur le circuit automobile d’Albi (10). Cette vidéo-performance se présentait simplement : je voulais tourner de plus en plus vite, toute une journée, sur le circuit automobile, en prenant de plus en plus de risque. Je considère la boucle infini de ce circuit comme l’image d’un parcours d’une vie : un circuit automobile est une métaphore possible d’un parcours de vie marqué par un enfermement. On se retrouve à tourner en rond, sans cesse emmené à reproduire le même chemin sans pouvoir outrepasser ce dernier. Or, même si l’on subit une certaine forme d’enfermement dans notre existence et si l’on suit une trajectoire qui se dessine malgré nous, on peut décider de vivre intensément cet itinéraire.

Christine Blanchet : Rien n’est laissé au hasard dans la mise en scène puisque tu as customisé ta voiture !

Nicolas Daubanes : Je l’ai repeinte entièrement en noir et je me suis habillé comme James Dean dans La fureur de vivre. Avec l’effet de la bande sonore, reprise de Mindfuck de Plapla Pinky, il y a cette impression très forte que ma voiture va s’écraser. Encore une fois, cela résonne avec ma situation actuelle, donc un écran s’installe peu à peu pour laisser apparaître le titre : Jusqu’ici tout va bien (11).

Christine Blanchet : Nous avons survolé ton parcours, riche de tes multiples expériences et de tes différentes pratiques. Comment vois-tu l’évolution de ton travail ? Quelles pistes aimerais-tu explorer que tu n’as pas déjà empruntées ?

Nicolas Daubanes : Je vais réaliser une résidence en milieu hospitalier, importante pour moi car je vais poursuivre mes réflexions sur l’idée de la condamnation sous un autre angle. D’autres thématiques apparaissent dans mes lectures actuelles, dirigées vers le milieu ouvrier, celui de mes parents. J’ai ouvert mon travail à de nouveaux champs dans l’exposition La vie de rêve, avec « les livres noirs », un repas-performance, et des pièces à partir d’alcool en fermentation. J’ai très envie d’approfondir ces pistes. Au risque de me répéter, je vois l’évolution de mon travail comme l’exploration de nouvelles matières, d’autres façons de dessiner, d’autres gestes… et avec la peinture sans aucun doute.

(1) Voir le projet Naître plus que poussières effectué en 2010 lors de la résidence « +si affinité 2010 AFIAC », chez des habitants du village de Fiac.

(2) Membrane : La cuisine, 2011, silicone, acier, lumière, 160 × 170 × 200 cm.

(3) Membrane : La Cellule, 2012, silicone, acier, lumière, 450 × 230 × 210 cm.

(4) La vie de rêve, Angle art contemporain, Saint-Paul-Trois-Châteaux, 9 mars – 7 mai 2016.

(5) Pays de cocagne, 2009, assemblage de cartons cubiques, 250 × 250 × 250 cm, projection vidéo, 5’05’’.

(6) Sabotage, 2013, béton, fer, sucre, 3 éléments, 200 × 120 × 120 cm chacun.

(7) Exposition Temps mort au centre d’art le LAIT, Albi, 21 janvier – 25 mars 2012. Membrane : La Cellule, 2012, silicone, acier, lumière, 450 × 230 × 210 cm.

(8) Saint-Gaudens / Plateau de Beille, 168 kms sur la route du Tour, performance le 16 juillet 2011.

(9) Ce projet renvoie également à Avoir l’apprenti dans le soleil, performance en 2010 à l’école d’art de Perpignan. « Dans cette performance, l’action consiste à faire apparaître progressivement une photographie de mon père. Revêtu de sa tenue de course, en selle sur son vélo, mes efforts actionnent un mécanisme (dynamo – projecteur vidéo) qui permet la projection de ce cliché pris en 1998 lors d’une compétition. » Nicolas Daubanes.

(10) Merci à Michèle Ser grâce à qui Nicolas Daubanes a obtenu la gratuité de tourner en voiture et de filmer sur le circuit toute une journée.

(11) Jusqu’ici tout va bien, 2012, vidéo, 5’05’’. Caméra : Phoebe Meyer, Thomas Korber.

Christine Blanchet, docteur en histoire de l’art et commissaire d’exposition indépendante.

La vie de rêve (monographie)

Coédition la Chapelle Saint-Jacques — Maison Salvan, avec le soutien de l’association Les amis de Jau, Lieu Commun, Les sens de l’art, Angle art contemporain, la galerie AL/MA, La cuisine centre d’art et de design.

Design graphique : rovo (Sébastien Dégeilh & Gaëlle Sandré) Coordination éditoriale : Jérôme Dupeyrat.

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© Nicolas Daubanes