Nicolas Daubanes

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Ces menues victoires - Sergueï Wolkonsky

A propos du projet : Cosa Mangiare

Ces menues victoires…

Pour faire des makroud, prendre trois paquets de Figolu©, 250 gr de semoule moyenne, de l’eau chaude, 250 gr de beurre, de l’huile de tournesol. Séparer la pâte de figue du biscuit. Envelopper votre poing dans un sac en plastique. Ecraser les biscuits sablés dans un Tupperware pour les réduire en poudre très fine. Ajouter à la pâte de figue quelques pincées de poudre de biscuit. Malaxer jusqu’à obtenir une pâte très souple qui ne colle pas aux doigts, ayant la consistance de la pâte à modeler. Mélanger la semoule, l’eau chaude et le beurre en morceaux. Travailler cette pâte en l’étalant plusieurs fois sur un plan de travail, pour lier le tout et faire gonfler la semoule. Etaler la moitié de la semoule préparée en une bande rectangulaire. Etaler une couche de pâte de figue sur la préparation. Recouvrir avec le reste de semoule préparée, en tassant légèrement. Découper en triangle. Frire dans de l’huile de tournesol jusqu’au moment où les pâtisseries dorent. Eponger les makrouds avec du papier absorbant. Servir froid.

Une stricte conception de la liberté classerait tous les gestes du monde culinaire dans la catégorie des contraintes reproductibles, dont dépend le savoir des chefs. Faire la cuisine en prison, c’est répondre à un système de contraintes différent, restreignant considérablement la liste des ingrédients et des outils mis à disposition du détenu cuisinier. Dans le monde réduit de sa cellule, celui-ci reconfigure son environnement. Il reconsidère les gestes de son quotidien et les traduit dans la langue des réappropriations. Cela ne le rend ni plus libre, ni plus heureux. Mais ses gestes sont à envisager comme ces inventions ingénieuses, ces trouvailles excentriques dont l’homme est souvent capable, quand il s’agit d’assurer sa survie. A l’échelle de la vie d’un prisonnier, l’enfermement est une situation révolutionnaire, dans laquelle se repensent la relation sociale, l’économie du désir, l’intimité des objets, les appétences du corps. Parce que l’environnement est hostile et que les camarades sont eux-mêmes engagés dans une lutte contre le découragement, l’ennui, l’anéantissement, il faut entrer en intelligence avec le peu, le rare, l’ordinaire qui tombent immédiatement sous les yeux et sous la main. Ce qui redonne une valeur aux choses, c’est leur détournement et leur réappropriation. Peu importe la fin. Ce qui est transformé devient mien et ces menues victoires me réconcilient avec ma propre image.

Il y a une Anomie propre à la cellule, dans laquelle les normes de la vie sociale, en vigueur à l’extérieur, perdent leur efficacité. Le prisonnier, au croisement des exigences du droit et des ordres de la morale est soumis à l’injonction d’une révolution intérieure, à laquelle il n’a pas pu ou voulu se conformer quand il était libre. Ce temps de l’anomie cellulaire, les théoriciens de l’enfermement souhaiteraient qu’il soit aussi celui de la reconstruction et du rachat. Le changement attendu est d’ordre disciplinaire. Il faudrait manifester en actes une capacité de changement, dont le monde, dans sa globalité, est pourtant lui-même absolument incapable. Plus modestement, la question que soulèvent ces gestes, c’est la réinvention du quotidien, rendue possible par une certaine intelligence modale. François Laplantine, dans « Le social et le sensible », définit l’anthropologie modale comme « une anthropologie des modes, des modifications et des modulations, impliquant un mode de connaissance susceptible de rendre compte du caractère ductible et flexible de l’expérience sensible » Il ne s’agit donc pas de savoir si l’on s’adapte ou pas aux normes sociales, à la loi de la prison, mais plutôt de savoir comment on investit l’espace social, quelles intelligence du temps et de l’espace nous sommes capables de développer pour surmonter une épreuve, qu’il s’agisse d’une situation d’incarcération ou d’emprisonnement social dans une condition souvent vécue comme indépassable, la cité étant fatalement l’antichambre de la cellule. Bien évidemment, la réduction de l’espace vital à une liste réduite de choses, de produits et de mouvements, incite, une fois passée la résignation, à une action de modification et de modulation des éléments à disposition. Le peu, le rare doivent être transformés. C’est une réappropriation, donc une liberté. L’artiste ne fait pas autrement quand il se donne des contraintes pour créer. Ici les contraintes sont posées par l’administration pénitentiaire, sans aucune visée de libération. Pourtant il y a là le terrain d’une resocialisation autrement plus fertile, car c’est bien souvent l’échec social qui produit de la délinquance. Sur un certain nombre de territoires, il est devenu très difficile de s’approprier les formes de la vie sociale et donc presque impossible de « moduler ». Pour François Laplantine, « le modal permet d’envisager le rapport au passé, ou précisément le passage, et de comprendre que dans la réalité, il y a de la virtualité. » Il est vraiment absurde et désespérant que l’apprentissage des virtualités qui fonde l’expérience sociale, ne puisse se faire à l’école, dans la cité, pour prévenir la délinquance et le délit. Comment se fait-il que la vie libre ait pu produire tant d’impossibilités, d’échecs, de décrochages, en faisant quotidiennement la preuve de son incapacité à offrir la possibilité même d’un devenir, qu’il soit individuel, communautaire, citoyen…

Pour fabriquer des carambar, prendre 375 cl de sirop de grenadine, 12 bonbons au miel, un paquet de BN© au chocolat. Faire bouillir le sirop de grenadine 6 à 7 minutes pour obtenir un sirop épais. Ajouter les bonbons au miel. Laisser réduire à feu vif jusqu’à ce que le mélange brunisse légèrement. Séparer le chocolat des biscuits BN©. Incorporer le chocolat dans le mélange. Laisser refroidir la pâte quelques minutes pour garantir une chaleur supportable au toucher et une certaine élasticité. Façonner la pâte en forme de bâtonnets en s’aidant de la lame d’un couteau pour aplanir les bords. Laisser refroidir. Le carambar doit être cassant.

Cette habileté à déconditionner des produits industriels, pour retrouver le goût et la texture d’une recette familiale, n’est pas qu’une occupation visant à stimuler la mémoire gustative en occupant le temps. D’autres formes d’emprisonnement se font jour. La première est l’enfance. La plupart des recettes mises au point par les prisonniers sont très nettement régressives. Elles convoquent l’enfance de toutes les gourmandises comme s’il y avait dans ce retour une échappée belle. L’enfant se fait la belle. L’adulte reste emprisonné. Il ne passe plus entre les barreaux. Echappée vive mais illusoire. C’est comme si l’imaginaire d’un gosse se trouvait embastillé dans un corps d’adulte. C’est pourtant l’homme qu’on juge. C’est l’homme qu’on enferme. L’enfant ne peut pas être pris en compte. Or dans ce que Marcel Mauss identifie comme « les modes d’imitation et tout particulièrement ces façons fondamentales que l’on peut appeler modes de vie, le modus, le tonus, la « matière », les « manières », la « façon », s’exprime une possibilité de réconciliation entre l’enfant qui expérimente et l’adulte qui crée. Des questions sont restées en suspens dans le temps de l’apprentissage : Comment ça marche ? A quoi ça sert ? Comment on fait avec l’autre, les autres, avec la vie, l’argent, le sexe ? Comment on s’en sort ? Comment on aime ? Qu’est-ce qu’on fait avec la réalité, dans la réalité ? Est-ce qu’on peut y changer quelque chose ? Comment ? Comment on devient libre ? Comment on devient grand ? Comment s’y prendre avec la vie, l’énergie de la vie, le devenir ? Que faire avec le désespoir, l’échec, la peur, la violence, la fatalité ?

La société est retardataire. Elle ne doit pas pour autant exclure ceux qu’elle ne parvient pas à inclure . Elle peut se décharger sur une institution plus audacieuse. L’école pourrait être cette institution. Une école acquise aux principes de la création, qui nous apprenne à exercer une action sur notre environnement, non à subir ou nous conformer à l’existant. Cela passe par une familiarité avec les formes qui nous entourent : il faut savoir les reconnaître, les nommer, en faire usage, et si nécessaire les tordre, les amender, les contester. Cette familiarité retrouvée est à la source de tout projet réconciliant l’individuel et le collectif. Ce sont des opérations simples, tout à fait comparables aux astuces culinaires développées en cellule, identifiées, communiquées, reproduites dans le projet de Nicolas Daubanes. Cela peut être envisagé comme « le début d’un processus qui s’étend ensuite au domaine politique », conformément aux aspirations d’un « ordre social futur », fantasmé par Joseph Beuys en 1972, dans un manifeste intitulé « Non plus quelques uns mais tous seront appelés. »

L’art ne répare pas les injustices de la société. La prison non plus. L’art permet de voir et c’est là un mérite qui dérange. « Il est plus facile d’interdire de voir que de permettre de penser », comme nous le rappelle, avec force, Marie José Mondzain, dans « L’image peut-elle tuer ». Dans notre environnement hyper contemporain, le plein des images fait le vide de la pensée. De toutes petites opérations peuvent nous permettre de reprendre possession des mots et des objets, mais aussi des faits, des situations, des concepts. C’est un apprentissage qui ne doit pas faire peur. Ce n’est pas de l’intellectualisme. C’est un exercice de liberté et de citoyenneté nécessaire. C’est remettre du mouvement là où l’ordre social a figé les choses sur un principe d’exclusion. Là encore, François Laplantine, développant sa réflexion sur l’anthropologie modale, nous suggère : “En pensant, en parlant, en écrivant en termes de faire et non plus d’être, de processus et non plus d’état, nous commençons alors à avoir accès au réel, lequel n’a pas la stabilité dont nous le créditons souvent.” Etrangement la réalité de Laplantine rejoint l’éveil benjaminien : “Faire est un moyen de rêver. Contempler est un moyen de rester éveillé.” Cette respiration entre le « faire » et le « contempler », c’est le fondement même de toute opération de réappropriation. Il faut avoir observé les qualités propres des ingrédients/matériaux/opportunités qui s’offrent à nous, dans le cadre et au-delà des contraintes qui bornent notre action, pour créer, nous créer, libres, responsables, actifs.

Pour préparer un Tiramisu, prendre de la Ricoré©, de l’eau chaude, 4 madeleines, 4 Liégeois© chocolat. Emietter les madeleines sans les écraser. Les disposer au fond d’un gobelet en plastique. Délayer de la Ricoré© dans de l’eau chaude (forte concentration). Imbiber les madeleines. Découper les pots de Liégeois© à la ligne de démarcation entre mousse et crème chocolat, sans ouvrir l’opercule. Démouler la mousse sur les madeleines imbibées, en ouvrant l’opercule. Laisser reposer minimum 6 heures au réfrigérateur.

Il faudrait remettre de l’heuristique dans nos vies. Réapprendre l’art de l’invention et de la découverte. Commencer par de petites choses insignifiantes. Apprendre à chercher, rechercher, s’orienter dans la complexité du monde. Pour en finir avec l’esprit de discipline, cela passe nécessairement par l’importance accordée au détour, au hors-sujet, à la digression. Il faut s’avoir s’éloigner. C’est une des compétences que l’observateur partage avec le poète voyageur, collectionneur d’horizons . Se perdre est nécessaire. Il faut changer de sujet en cours de route, changer de route en cours de sujet, estimer au-delà du détour, le temps vécu, les intensités, les imprévus… Accepter de trouver ce qu’on ne cherchait pas ou plus et parfois même revenir à la recherche initiale, quand on y avait pourtant renoncé. C’est en définitive renouer avec l’esprit d’invention, dont il s’agit.

Il n’y a donc que les « mauvais » cuisiniers qui soient libres. Leur cuisine est dialectique. Ils ont fait provisoirement leur deuil du bon, du beau, du cher, en activant la force mobilisatrice du souvenir et du désirable. Les contraintes ont été pulvérisées. La liberté et le sens sont à nouveau au rendez-vous. Pour Annah Harendt, “Ce qui d’ordinaire demeure intact dans les périodes de pétrification et de fatale prédestination est la faculté de liberté elle-même, la pure capacité de commencer, qui anime et inspire toutes les activités humaines, et qui est la source cachée de la production de toutes les grandes et belles choses” Il appartient à la société et à l’individu, dans leur collaboration même, de favoriser la construction de ces activités libératrices pour mettre l’échec en échec. Cela passe nécessairement par l’encouragement de cette « pure capacité de commencer », dans laquelle s’expriment de menues et décisives victoires.

Sergueï Wolkonsky, artiste.

© Nicolas Daubanes