Nicolas Daubanes

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Le ciel est par-dessus le toit ... - Aude Launay

A propos de l’exposition "Aucun bâtiment n’est innocent", pour ZĂ©rodeux, revue d’art contemporain

Le ciel est par dessus le toit…

Lorsque l’on pĂ©nètre dans la chapelle Saint-Jacques, immĂ©diatement, ces mots rĂ©sonnent en nous, forcĂ©ment. Bien sĂ»r, ici, le ciel s’est couvert de pierre, il y a de cela dĂ©jĂ  bientĂ´t quatre siècles. Mais c’est une nef barrĂ©e que l’on dĂ©couvre, laissant Ă  peine une largeur de corps pour la traverser. C’est qu’un toit y a Ă©tĂ© dĂ©posĂ©. Un toit sans fondements, un toit Ă  la charpente sommaire, un toit dont les tuiles ne jointent pas. Ces « tuiles impossibles », comme les nomme Nicolas Daubanes qui les a dessinĂ©es, ont Ă©tĂ© plus Ă©tudiĂ©es pour une bonne prise en main que pour une vraie stabilitĂ©, pour leur capacitĂ© Ă  ĂŞtre dĂ©truites plus qu’à rĂ©sister. Elles forment une couverture trompeuse, de surface. Certaines sortent du rang, d’autres gisent Ă  nos pieds, brisĂ©es. Le 15 janvier 1972, jour donnĂ© pour titre Ă  cette sculpture, alors qu’une polĂ©mique sur les conditions de vie carcĂ©rale enfle depuis dĂ©jĂ  quelques annĂ©es dans le pays, les dĂ©tenus de Nancy grimpent sur le toit de la prison oĂą ils resteront quelques heures pour demander, notamment, « que les journaux ne soient plus censurĂ©s », « une hygiène dĂ©cente, du chauffage dans tous les dortoirs » et surtout qu’ils « ne soient plus rouĂ©s de coups par les surveillants Ă  la suite de lĂ©gères altercations ». Michel Foucault en dira que les captifs « n’ont pas fait le mur, mais la barricade. […] Ils ont occupĂ© la prison comme on occupe une usine, un lieu de lutte1. »

Les tuiles du toit qui nous fait face ont, elles, Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©es dans une briqueterie qui a accueilli l’artiste en rĂ©sidence. Évoquant cette production, Nicolas Daubanes parlera avant tout de ce que son intrusion dans cette fabrique a provoquĂ© dans la routine du savoir-faire des ouvriers, de la libertĂ© dans les gestes que son projet aura insufflĂ© ; un plaisir pour certains mais une aberration pour d’autres, trop longtemps rompus Ă  la contrainte. « Ils savaient que ce qu’ils fabriquaient Ă©tait inutile et allait ĂŞtre exposĂ©, partiellement cassĂ©, puis jetĂ©2. » Pour Daubanes, justement, l’une des satisfactions de cette collaboration aura Ă©tĂ© de « produire un objet qui a l’air manufacturĂ© mais qui ne sert Ă  rien3 ».

Nous entourent, le tracé au scalpel, la noir de la limaille, la fantastique précision du détail.

L’expressionnisme pixellisé d’une série de dessins à la poudre d’acier aimantée nous saisit.

De sa ressemblance avec la mine de plomb, la matière dit les espaces qu’elle montre : prisons et miradors se dĂ©coupent sur le blanc du papier, la poussière mĂ©tallique parlant de barreaux sciĂ©s, de libertĂ© entravĂ©e, tout comme l’aimant qui la maintient : « j’aime l’idĂ©e d’un dessin non fixĂ©, simplement retenu par la force magnĂ©tique4 », renchĂ©rira l’artiste. Les particules dont saillent les images proviennent de chez des aiguiseurs de tronçonneuses et d’usines de dĂ©coupe d’IPN parce que toujours, l’usine et la prison…

De l’entrĂ©e, si l’on se laisserait presque berner, si l’on se laisserait presque aller Ă  penser que les grands damiers qui parent les murs de la nef ont toujours Ă©tĂ© lĂ , vestiges de quelque folie architecturale de laquelle le baroque rĂ©novĂ© de la chapelle ne dĂ©parerait pas tant que cela — les tons de Sienne, peut-ĂŞtre — une fois devant ces derniers, c’est devant une figuration du dallage de la prison lyonnaise oĂą plus de dix mille personnes ont Ă©tĂ© torturĂ©es par la Gestapo, notamment sous les ordres de Klaus Barbie, que l’on se tient. LĂ  encore, la rĂ©alitĂ© n’est pas fidèlement reproduite, les dalles ont Ă©tĂ© rĂ©ordonnĂ©es, puzzle s’il en est, tout comme le degrĂ© de pente du toit n’était pas indexĂ© sur le rĂ©el mais sur l’intuition de l’artiste qui ne mesure jamais rien, prĂ©fère travailler au jugĂ©. Les quelque cent cinquante sĂ©rigraphies qui composent ce Calepinage forment un document poignant quelque peu adouci de fiction car « les sept milles morts de cette prison, ils avaient forcĂ©ment ce carrelage dans la tĂŞte5 ». Au fond de la nef, c’est donc une confrontation entre le sol de la prison de Lyon posĂ© jusque sous les corniches baroques, ce sol qui remonte vers le plafond, comme attirĂ© par les voĂ»tes ogivales, et le toit, très bas, posĂ© au sol, de celle de Nancy, qui se joue. Une confrontation mais aussi une communion entre les rĂ©sistants abattus et les rĂ©voltĂ©s par la suite inculpĂ©s. Une confrontation mais aussi une communion entre les Ă©lĂ©ments de base de la construction : le sol et le toit ; ce qui ancre et ce qui protège ; ce qui contraint et ce qui enferme. C’est un toit praticable que celui qui se dresse devant nous. Et c’est fou comme Ă  quelques centimètres seulement au-dessus du sol, on prend de l’assurance et c’est ensuite encore tout diffĂ©rent lorsque, sur le faĂ®te, l’on s’asseoit. Le moment n’est plus alors Ă  la rĂ©volte mais au relâchement, Ă  la contemplation, Ă  une rĂ©flexion plus sereine. C’est sans doute ce que l’on appelle prendre de la hauteur. On oublie alors que l’on est dans une exposition, juchĂ© sur une sculpture, et l’on s’abreuve de l’espace alentour comme d’une vue nouvelle. Peut-ĂŞtre aussi qu’avec ses tuiles jetĂ©es au sol, ce toit Ă©vite toute solennitĂ©. Un Carl Andre, on en a une conscience aiguĂ« quand on le foule, on se sent comme des chats sur des toits brĂ»lants. D’ici, l’on apercevrait presque cet arbre qui, par-dessus le toit, berce sa palme.

1 La rĂ©volte de la prison de Nancy, 15 janvier 1972, documents et propos de Michel Foucault, Jean-Paul Sartre et de militants du groupe d’information sur les prisons, sous la direction de Philippe Artières, Point du Jour, 2013. 2 , 3 ; 4 et 5 Citations extraites d’une conversation de l’auteure avec Nicolas Daubanes.

© Nicolas Daubanes