Nicolas Daubanes

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Espaces autres- Julie Martin

« espaces autres »1

Nicolas Daubanes (né en 1983) envisage son travail artistique, non comme un ensemble de pièces autonomes, mais davantage comme une succession de chapitres d’un même livre. Ainsi Pays de Cocagne (2010) ou encore Membrane – La cellule (2012), constituent l’incipit d’un ouvrage qui s’est poursuivit jusqu’à Quartier des femmes mineures (2017) et se prolongera encore. Lors de ces étapes réalisées au cours de résidences de création dans un centre de détention ou dans une maison d’arrêt, l’artiste a prélevé et associé des formes, des esthétiques et des matériaux issus de ces environnements singuliers. Empreint à l’imagerie de la vidéosurveillance ou usage de la céramique imperceptible au détecteur de métaux sont quelques-uns des gestes qu’il y a réalisés.

C’est donc un chapitre supplĂ©mentaire que l’artiste projette d’écrire en poursuivant son travail sur les lieux clos et collectifs, que Michel Foucault qualifie d’« hĂ©tĂ©rotopies de dĂ©viation2 ». Le philosophe français explique que les hĂ©tĂ©rotopies constituent des espaces concrets Ă  la lisière de la vie ordinaire. Celles qu’il qualifie de « dĂ©viation » sont des lieux dans lesquels « on place les individus dont le comportement est dĂ©viant par rapport Ă  la moyenne ou Ă  la norme exigĂ©e. Ce sont les maisons de repos, les cliniques psychiatriques ; ce sont, bien entendu aussi, les prisons, et il faudrait sans doute y joindre les maisons de retraite3 ».

Depuis 2016, avec la performance Cosa Mangiare puis l’édition du mĂŞme titre, Nicolas Daubanes a entrepris d’explorer ces divers espaces qui dĂ©rogent aux normes ou aux attentes sociĂ©tales, en s’attachant Ă  observer les relations, les gestes, les tensions qui s’y nouent autour de la nourriture. On sait qu’un tel domaine concentre de nombreux enjeux politiques, sociaux et culturels contemporains : l’alimentation est Ă  la fois un dĂ©fi gĂ©opolitique et Ă©cologique, un vecteur de distinction sociale, une simple nĂ©cessitĂ© quotidienne, et une coutume qui gĂ©nère convivialitĂ© et plaisir, mais aussi opposition ou intolĂ©rance. Toutefois, si l’artiste observe la nourriture et ce qu’elle dĂ©clenche dans des pĂ©rimètres refermĂ©s, c’est surtout parce qu’elle vient en rĂ©vĂ©ler la dimension hĂ©tĂ©rotopique.

De tels milieux « supposent toujours un système d’ouverture et de fermeture qui, Ă  la fois, les isole et les rend pĂ©nĂ©trables. En gĂ©nĂ©ral, on n’accède pas Ă  un emplacement hĂ©tĂ©rotopique comme dans un moulin4 » Ă©crit Michel Foucault. Pour Nicolas Daubanes, l’un des principaux sĂ©sames de ces endroits est la nourriture qui chaque jour pĂ©nètre leur enceinte quasi-hermĂ©tique. Les dĂ©tenus peuvent d’ailleurs faire entrer des aliments choisis sur une liste prĂ©dĂ©terminĂ©e, grâce Ă  des bons de cantine dont la configuration et l’esthĂ©tique sont reprises dans l’édition Cosa mangiare5. S’il existe donc un flux qui franchit les portes closes et qui active inĂ©luctablement les systèmes d’ouverture et de fermeture, c’est celui des denrĂ©es pĂ©rissables ingĂ©rĂ©es par les occupants des lieux. Michel Foucault prĂ©cise sa dĂ©finition en ajoutant que « l’hĂ©tĂ©rotopie se met Ă  fonctionner Ă  plein lorsque les hommes se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel6 ». Les prisons, les hĂ´pitaux, les cliniques de convalescence sont prĂ©cisĂ©ment ces places oĂą la perception du temps est radicalement altĂ©rĂ©e. Lors de ses expĂ©riences en milieux fermĂ©s, Nicolas Daubanes a observĂ© combien la nourriture vient scander l’écoulement lĂ©thargique des minutes et semble lui restituer sa vitesse. Imaginer puis fabriquer ses propres recettes Ă  partir des aliments disponibles en prison vient notamment occuper quelques heures de la journĂ©e des dĂ©tenus. Enfin, ces endroits rompent avec l’imprĂ©visibilitĂ©, les surprises, et le foisonnement de la vie ordinaire, car ils crĂ©ent « un autre espace rĂ©el, aussi parfait, aussi mĂ©ticuleux, aussi bien arrangĂ© que le nĂ´tre est dĂ©sordonnĂ©, mal agencĂ© et brouillon7. » NormalisĂ©e, industrialisĂ©e, pesĂ©e et emballĂ©e sous vide pour ĂŞtre livrĂ©e selon des horaires stricts, la nourriture est l’un des terrains sur lequel le contrĂ´le hĂ©tĂ©rotopique s’exprime de façon particulièrement nette. Mais, c’est aussi sur ce terrain que ce dernier dĂ©faille, et c’est prĂ©cisĂ©ment ce retournement que cherche Ă  rendre manifeste Nicolas Daubanes. Refuser la gamelle, passer plusieurs heures Ă  prĂ©parer soi-mĂŞme ses repas grâce aux ingrĂ©dients commandĂ©s via les bons de cantine, dĂ©tourner patiemment des figolu en makrouts, reconstituer minutieusement des pommes de terre Ă  partir de chips, retrouver les plats du « dehors » malgrĂ© le cadre restreignant, partager son plats avec les autres, s’en servir comme monnaie d’échange, sont autant de petits gestes qui viennent dĂ©jouer l’autoritarisme de la prison et que l’artiste collecte. En Ă©coutant les personnes incarcĂ©rĂ©es, en rĂ©unissant des recettes, en prenant des photographies, Nicolas Daubanes montre comment la subsistance se double d’une dimension de plaisir et dĂ©clenche du dĂ©sir dans un environnement qui l’a totalement annihilĂ©. La nourriture devient un moyen de rĂ©sistance contre le cloisonnement, contre l’inĂ©branlable ralentissement du temps, contre les procĂ©dures intransigeantes parfois infantilisantes. Elle devient une fĂ©brile, mais bien rĂ©elle modalitĂ© d’expression du libre-arbitre.

L’œuvre Prohibition (2015) qui rĂ©vèle la production d’alcool au sein de l’univers carcĂ©ral, Ă  partir d’ingrĂ©dients et d’ustensiles accessibles aux dĂ©tenus, en est sans doute la preuve la plus explicite. Nicolas Daubanes, entend poursuivre, Ă  travers l’alimentation, une exploration de ces endroits singuliers qui questionnent notre humanitĂ© et enrayent le dĂ©roulement de l’existence, afin d’observer comment une nĂ©cessitĂ© biologique Ă©lĂ©mentaire peut dĂ©fier des conditions de vie assujettissantes. Renouveler les modalitĂ©s d’existence d’un tel projet revient alors Ă  continuer de mettre Ă  jour des gestes quotidiens, crĂ©atifs et ingĂ©nieux, qui favorisent la construction, fragile et temporaire de contre-temps, de contre-espaces. Peut-ĂŞtre mĂŞme pourrions nous avancer l’hypothèse, qu’en venant fixer ces rĂ©sistances prĂ©caires, les Ĺ“uvres produisent Ă  leur tour des lieux divergents, des perceptions nouvelles. En d’autres termes, l’intervention artistique soustrait Ă  l’espace-temps des lieux clos et astreignants, un environnement contraire, Ă©mancipateur et sans limite. L’une de ces rĂ©itĂ©rations consistera en une « confĂ©rence- performance » oĂą l’artiste livre une mise en rĂ©cit de son travail tout en cuisinant les recettes rĂ©coltĂ©es en prison, Ă  un public invitĂ© Ă  les dĂ©guster. Sous la forme d’une installation, il projette de prĂ©senter des tas d’aliments, obtenus en dissociant les composants de denrĂ©es fabriquĂ©s industriellement. PlutĂ´t qu’à l’élaboration de nouveaux mets, il s’agit alors de s’intĂ©resser Ă  leur dĂ©composition, non pas dans le sens d’un pourrissement, mais plutĂ´t d’un dĂ©montage analytique. En tentant de revenir aux produits de base l’artiste souhaite d’ailleurs souligner la capacitĂ© de ses marchandises bourrĂ©es de conservateurs Ă  se maintenir sans ĂŞtre atteintes par les altĂ©rations qui touchent les substances naturelles. L’analogie avec les dĂ©tenus « neutralisĂ©s » dans un espace clĂ´t ou avec les patients maintenus en vie est alors latente. L’artiste souhaite Ă©galement produire, un livre qui dresserait un relevĂ© de ces gestes, une sorte d’inventaire ni exhaustif, ni raisonnĂ©. Ce mĂ©dium l’intĂ©resse particulièrement, car comme la nourriture, il porte l’ambivalente propriĂ©tĂ© de manifester et de dĂ©jouer la dimension hĂ©tĂ©rotopiques des lieux considĂ©rĂ©s. Le livre, avec l’alternance des surfaces de pages, avec sa durĂ©e de consultation constitue pour l’artiste le moyen de proposer formellement un espace autre sur et au sein des hĂ©tĂ©rotopies de dĂ©viation.

Julie Martin

1 Nous empruntons l’expression « des espaces autres » au titre de la confĂ©rence de Michel Foucault, sur laquelles’appuie ce texte. 2 Michel Foucault, « Des espaces autres », (1967), Empan, 2004, no 2, p. 12–19. ConsultĂ© en ligne le 21/09/2017 https://www.cairn.info/revue-empan-... 3 Ibid. 4 Ibid. 5 Cosa Mangiare, Nègrepelisse, Édition : La cuisine, centre d’art et de design, 2016, 24 p, conception graphique : Rovo. 500 exemplaires. 6 Ibid.

© Nicolas Daubanes