Nicolas Daubanes

Accueil > Textes > Impasse des Ifs - Mathilde Bardou

Impasse des Ifs - Mathilde Bardou

A propos du projet : Impasse des ifs

"La mue est visible avant d’entrer. Elle luit dans le noir. Elle git là, de cette matière froide, opaque et transparente, solide et liquide à la fois, qui nous glace et nous intime d’avancer, de la regarder, longtemps. De quoi s’agit-il ? De quoi se compose-t-elle ? Si délabrée, et si belle. Un peu avancée sur l’entrée, elle nous oblige à trouver une place, à la contourner, à prendre un moment pour s’installer. On cherche la place adéquate, qui se révèle être un coin de la pièce où personne ne nous voit regarder. Observer, sans être vu, ce lieu d’où se dégage une intimité à la fois effrayante et attirante. Il s’agit de l’empreinte d’une cuisine. On peut en faire le tour, s’en approcher, pour savoir. Apercevoir en elle les poussières amassées sur l’objet référent, les dépôts et particules corporelles de ses anciens occupants. Découvrir les gravures et cicatrices des murs précisément imprimées. Mais peu le font. Beaucoup l’observent dans le noir illuminer la pièce vide, dont les moulures des murs nus pouvaient jadis accueillir de grands portraits de famille. Le public fait face à quelque chose qui paraît vivant. La vidéo vit sur elle, bien que les visages restent figés. Elle la rend vibratile. Voir ce que la mue possède, dans sa chair morte, dans sa mémoire. Des visages qu’on ne distingue pas, des couleurs, apparaissent et disparaissent, impossibles à saisir. Elle demande d’affronter l’imprécision du souvenir et sa nette présence. On regarde vivre, à demi-suspendue, quelque chose qui ne tient pas debout seul. Que l’artiste a soigneusement mis sur pied, projeté dans la lumière. Un entre-deux, à mi-chemin entre deuxième et troisième dimension, mouvement et statisme, clair et obscur, finalement entre vie et mort, qui rend l’œuvre de Nicolas Daubanes insaisissable, permettant un imaginaire qui peut être sans arrêt construit, déconstruit. L’apparition fantomatique de cette cuisine-peau témoigne du passé qu’elle porte en elle. Mais la force du regard de l’artiste posé dessus, sa présence en elle, face à elle, tendre, l’inscrit dans un temps présent. C’est au travers de ces diverses dialectiques que l’œuvre de Nicolas Daubanes impose au spectateur ce sentiment de fascination. Vouloir embrasser l’œuvre du regard et de la pensée et ne pas oser, puis ne pas pouvoir, parce qu’elle est insaisissable. Texture de mémoire léguée, elle nous oblige à faire face aux réminiscences dont elle est empreinte et à envisager les devenirs possibles. Elle est pour l’artiste la présence vibrante de son histoire, qui ne cesse de se construire."

Mathilde Bardou.

© Nicolas Daubanes