Nicolas Daubanes

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Eloge du libre arbitre - Jackie Ruth Meyer

A propos de l’exposition : Temps mort au centre d’art le LAIT à Albi

Eloge du libre arbitre

Interview : Jackie Ruth Meyer par "ArtsHebdo médias"

Le centre d’art Le Lait à Albi et la MJC de la ville présentent conjointement Temps mort de Nicolas Daubanes. Cette exposition, conçue à partir des thèmes de l’enfermement, de l’épuisement et du dépassement de soi, rassemble trois pièces inédites de l’artiste : une vidéo-performance, une installation et des dessins magnétiques.

« Même si l’on subit une certaine forme d’enfermement dans notre existence et si l’on suit une trajectoire qui se dessine malgré nous, on peut décider de vivre intensément et avec force cet itinéraire. » Une peau de silicone a recouvert chaque objet, chaque centimètre carré d’une cellule de prison. On ne sait ni depuis combien de temps elle était vide, ni qui y était détenu. De cet enfermement, Nicolas Daubanes restitue un souvenir fantomatique hanté par de nombreuses traces. Si la fine couche de matière a épousé les formes du mobilier ou celles de toutes les cicatrices, éraflures et inscriptions portées par les murs, elle a également capturé toutes sortes de poussières et résidus corporels. Installée dans une pièce peinte en noir, la membrane délicate a subi les outrages de la séparation. Retirée de la cellule pour être exposée, elle est désormais lacérée, éventrée. Déposée sur une armature en métal, elle se desquame tel un immense serpent. La mue subjugue et effraie à la fois. « Le souvenir et son expérience sont mes médiums, que ce soit dans l’évocation d’un passé vécu, dans la création de mémoires ou l’empreinte/emprunt d’un présent. La présence de la mort n’est là que pour accentuer mon désir de parler de la vie, d’une échappée, d’un pari sur le futur ou encore d’élan vital », écrit Nicolas Daubanes. L’artiste est actuellement invité aux Moulins albigeois d’Albi (jusqu’au 25 mars) et à la MJC de la ville (jusqu’au 29 février). Entretien avec Jackie-Ruth Meyer, directrice du centre d’art Le Lait et commissaire de l’exposition Temps mort.

ArtsHebdo médias. – Le Lait attache beaucoup d’importance à la promotion des jeunes artistes. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Jackie-Ruth Meyer. – Depuis plusieurs années, le premier événement de l’année est consacré à un jeune artiste, pour promouvoir son travail, lui permettre de produire des œuvres et l’accompagner dans la réalisation d’une exposition. L’espace attribué, la Box des Moulins, un « white cube » qui se greffe dans un autre espace, est utilisable à l’extérieur, à l’intérieur et modulable. Sélectionner un artiste émergent, le soutenir avec la même rigueur qu’un confirmé, c’est manifester la confiance inspirée par sa démarche et signifier un engagement qui peut se poursuivre au-delà de l’exposition. Pour cette exposition d’hiver annuelle nous nous associons avec la Maison des jeunes d’Albi, ce qui permet de proposer deux lieux et environnements très différents. C’est donc aussi un challenge pour l’artiste. Par ailleurs, le centre d’art a décidé de dédier l’année 2012 aux liens possibles entre art et architecture : Temps mort introduit ce programme.

Parlez nous des œuvres de Nicolas Daubanes ?

L’ensemble des pièces a été créé pour l’exposition. L’artiste a poursuivi la série des Membranes par la Cellule, installation et sculpture, réalisée à partir de l’empreinte en silicone des murs et de l’ameublement d’une cellule de prison. La vidéo Jusqu’ici tout va bien, suite des performances sportives de Nicolas Daubanes, devient un film, et affirme ainsi un champ nouveau d’investigation formelle. Les dessins magnétiques, inspirés par le panoptique de Bentham et d’autres architectures carcérales en Europe, sont réalisés avec de la limaille de fer. Les différentes œuvres forment un ensemble ouvert dans une cohérence dynamique de sens et de forme. Je pense que ce projet a permis à l’artiste de développer et d’atteindre une étape décisive de sa recherche.

Comment Nicolas Daubanes aborde-t-il la question du temps ?

Nicolas Daubanes fait partie des artistes qui choisissent la voie de la difficulté et travaillent courageusement hors des facilités formelles et sautillantes d’aujourd’hui. Il investit des questions essentielles : la vie, la mort, la condition humaine et les formes sociales qui les façonnent. Il rejoint ainsi les grands courants de l’art et de la réflexion philosophique. Il incarne le rapport au temps de façon diversifiée selon les œuvres et les médias utilisés. Pour cette exposition, la vitesse, la fragilité, la porosité, l’aspect fantomal des images et des matières, transmettent la pression du passé au croisement de ce qui va advenir.

Comment qualifier la démarche de l’artiste et l’utilisation qu’il fait des divers matériaux ?

Son travail s’inscrit dans la durée, il dessine un chemin. Sa démarche contient des potentialités innovantes et singulières dont on perçoit la possibilité d’extension, de développement. L’artiste expérimente l’intensité et la rigueur, joue avec le danger, mental, visuel, physique, pour renforcer l’énergie créatrice et en transmettre la force. Nicolas Daubanes conduit une recherche à fort potentiel et ouvre son travail à tous les vents : il glane, se laisse contaminer, se nourrit, fait rebondir le sens et naître les formes. Il est conduit par son sujet, son questionnement existentiel et par le choix d’une adéquation permanente et subtile entre forme et contenu. Par exemple : le silicone, celui-là même qui habituellement est utilisé pour restaurer les bâtiments patrimoniaux, transposé par Nicolas Daubanes, permet de créer un nouvel espace qui induit visuellement la disparition du mur d’origine et suggère une possible échappatoire. De cette façon, mue et peau s’introduisent dans son propos. La limaille de fer, utilisée dans les dessins, renvoie aux barreaux des prisons, mais aussi aux limes qui permettent l’évasion. Cette matière fine et dangereuse pour l’œil se dépose par aimantation tandis que le moindre souffle peut faire disparaitre le dessin. Ce qui apparaît est fragile, il faut en prendre soin et savoir que tout est éphémère. Regarder et représenter : les deux sont potentiellement liés par le danger. Par ailleurs, le film est utilisé pour activer et révéler le pouvoir de l’image, combiné à celui du son. Il nous transporte dans un monde de références agencées et de projections mentales suscitées, de partage émotionnel les inscrivant dans notre cerveau, dans notre mémoire. Les titres, les matériaux, les formes, les images, les sensations physiques et optiques, tous les éléments du vocabulaire plastique s’allient pour composer l’œuvre et conduire son approche au plus près du cheminement mental qui a permis son émergence.

Pourquoi avoir choisi « Temps mort » comme titre de l’exposition ?

« Temps mort » est une expression sportive pour demander une pause quand la confusion règne. Par ailleurs, il qualifie un arrêt de l’activité, en prison par exemple, ou encore un moment non productif dans un monde en effervescence. C’est la proposition de l’artiste et elle m’a semblé parfaitement convenir pour évoquer en une image les contenus de l’exposition.

Jackie-Ruth Meyer, directrice du centre d’art le LAIT à Albi.

© Nicolas Daubanes