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Futur - Christine Blanchet

Entretien avec Nicolas Daubanes et Pablo Garcia par Christine Blanchet (2012)

FUTUR entretien avec Nicolas Daubanes et Pablo Garcia

Septembre 2012, la galerie parisienne Sit Down fait sa rentrée ! Elle accueille Nicolas Daubanes et Pablo Garcia, deux jeunes artistes qui interrogent l’Histoire. A 29 ans, ils ont déjà un parcours riche d’expositions et une reconnaissance professionnelle qui ne cesse de s’affirmer. Chacun à sa manière interroge la mémoire que ce soit à travers les événements de l’Histoire récente ou les faits sociétaux. Nicolas Daubanes poursuit sa réflexion sur l’enfermement à travers la thématique de la prison tandis que Pablo Garcia oriente son regard sur les champs de bataille.

Christine Blanchet : Le silence n’est pas un oubli est le titre de votre prochaine exposition. De quelle façon vos travaux se rejoignent-ils ? Pablo Garcia : C’est la première fois que nous exposons ensemble. Nous avons déjà participé à des collectives ou nous nous sommes suivis dans certains lieux comme au centre Le Lait à Albi. Ici, nous nous rejoignons sur la question du médium puisque nous présentons un ensemble de dessins.

Nicolas Daubanes : On ne porte pas le même regard sur le paysage ou l’architecture mais on se rejoint sur le fait de traiter des images froides de lieux spécifiques : prisons ou camps de concentration. Sur les gouaches de Pablo comme sur mes dessins en limaille de fer , il y a un croisement de cet ordre. Il n’y a pas d’opposition mais un apport mutuel à la fois dans nos pratiques et nos questionnements.

Christine Blanchet : Pablo, ta dernière série s’intitule Paysage d’événements , ce sont des dessins inspirés par ta découverte in situ des terrains de combats. Interroges-tu, une fois encore, la mémoire historique d’événements récents ?

Pablo Garcia : L’histoire du XXe siècle m’intéresse particulièrement. Les conséquences de la Seconde Guerre mondiale sont fondatrices de la société dans laquelle on vit. Cela a révolutionné notre mode de pensée, la technologie, l’économie et les relations internationales.

Christine Blanchet : Avec les images de Paysage d’événements, tu as établi un protocole d’après tes propres photographies.

Pablo Garcia : La question du paysage traverse mon travail depuis le début. Le paysage est le seul témoin, total et muet à la fois, des événements historiques. Je me suis donc penché sur la conservation de ces lieux modifiés durablement par la guerre. Je ne pouvais pas éviter le plus symptomatique de tous : Verdun. J’ai également arpenté les plages du débarquement en Normandie et spécifiquement la pointe du Hoc. Mon envie de rester dans un code graphique du paysage et de ses relevés topographiques m’a orienté vers le camouflage pour la diversité de ses motifs et pour sa fonction essentielle : se fondre dans le paysage. La première étape est de me rendre sur les sites pour me saisir de l’environnement et en faire des relevés photographiques. Ensuite, à la manière du camouflage, je modifie l’échelle de mes représentations pour tromper le regardeur sur ce qu’il voit mais aussi pour faire ressortir la complexité du terrain. A première vue, mes dessins montrent des paysages à grande échelle mais ce ne sont que des recadrages de trous d’obus, de bunkers détruits, de tranchées... . Pour cette série, le dessin me permet de rajouter une ambiguïté, une abstraction et surtout une unification des lieux, je tends vers une sorte de "paysage universel de la guerre".

Christine Blanchet : D’où vient le titre de la série ?

Pablo Garcia : Il fait écho à l’essai de Paul Virilio Un paysage d’événements dont certains passages traitent de ce rapport au temps qui m’ont amené à ce constat : quelle que soit la durée du conflit, trois mois ou trois ans, les paysages sont presque similaires.

Christine Blanchet : Comment inscris-tu ton regard sur l’Histoire ?

Pablo Garcia : J’ai toujours été passionné par cette discipline. Lorsque j’ai visité le camp de concentration de Sachsenhausen près de Berlin, j’étais à l’école des Beaux-Arts de Montpellier, j’ai compris à ce moment-là que l’art pouvait avoir un rôle dans le champ historique. Je me suis questionné sur la manière dont on traite de l’Histoire à la fois dans son approche institutionnelle et dans ses contre-vérités souvent appuyées par des documents et des témoignages. Lorsque je suis retourné à Sachsenhausen en novembre 2011 , je n’ai pas reconnu le camp que j’avais découvert quatre ans auparavant. On pense que ces lieux de mémoire sont immuables, or ils sont transformés parce que notre façon de penser le mémorial change. De nouveaux baraquements ont été reconstruits et les stèles ou le mur de la cour d’appel ont totalement disparu. Après avoir visité beaucoup de camps, je constate qu’il y a en Allemagne une volonté d’uniformité de leur présentation. C’est une volonté de l’Etat de montrer l’Histoire sous un certain angle. Or, le point de vue est différent en Pologne, en Autriche ou en France.

Christine Blanchet : Tu mets donc en critique la lecture que nous avons de l’Histoire.

Pablo Garcia : Ce n’est pas de la critique, c’est juste un constat. Mettre en parallèle des visions que l’on a et celles que l’on attend de ces lieux. Il y a des débats à avoir : doit-on les reconstruire ou les abandonner ? Je me positionne dans ces interrogations. Trouver la justesse entre une réalité fantasmée par les histoires et ce qui est aujourd’hui conservé. Mes images tentent de transmettre ce souci de compréhension. On pense tous que ce passé est assez éloigné de nous et que cela ne peut pas se reproduire. Pourtant, la barbarie continue. Ces lieux sont essentiellement fréquentés par des scolaires, il y a donc une certaine pédagogie avec des panneaux explicatifs sur les conditions de la guerre, les camps de concentration, etc.. Même si cette lecture est vécue comme un choc, on se dit qu’aujourd’hui c’est différent, et pourtant il y a encore des chambres à gaz en Corée du Nord et l’Europe de l’Est a connu après des massacres de masse voire des génocides. C’est la fascination de la reproduction de ces événements qui m’ont conduit à me questionner. L’Histoire est le point de départ de ma réflexion et l’art permet de renverser certains de ses clichés. Par exemple, les images actuelles des camps sont toujours présentées l’hiver comme s’il n’y avait jamais eu d’étés. Les vues en cette saison sont très rares alors qu’en Pologne il y fait 40°. A Auschwitz-Birkenau, j’ai vu présenter une photographie récente prise en été mais par souci scénographique, elle a été rendue en sépia. On joue ainsi sur les images comme si on ne pouvait pas accepter qu’il existe des ruines des camps dans les prairies vertes. L’image hivernale sert à dramatiser le contexte.

Christine Blanchet : Ces questionnements ont-ils à voir avec une quelconque recherche sur tes racines ?

Pablo Garcia : Non, je parle de ce qui m’entoure. Mes images sont actuelles, je ne travaille pas sur les images du passé. Je me positionne comme un homme de 29 ans en 2012 et non pas comme une personne d’une génération antérieure. Les cycles historiques se répètent sur deux générations. On arrive à la deuxième génération après la guerre mondiale, on peut se demander ce qui va se passer dans une Europe qui traverse une crise proche de celle des années 30. Je m’intéresse aussi aux événements qui pour des raisons politiques ne sont pas mis en avant sur le plan historique comme la Commune de Paris en 1871 . Cette insurrection sans chef à laquelle les femmes ont pleinement participée. Voilà un fait essentiel dans une France où les femmes obtinrent le droit de vote en 1946. J’ai travaillé sur la piraterie au 17e siècle, j’ai découvert que des pirates avaient libéré les esclaves deux siècles avant que n’éclate la Guerre de Sécession. Avoir une lecture approfondie des faits du passé nous permet de construire notre futur.

Christine Blanchet : Contrairement à Nicolas, tu mets beaucoup de distance dans ton travail. Chez Nicolas, il y a toujours un rapport avec sa propre histoire, son vécu…

Pablo Garcia : Oui, je suis plus en retrait surtout dans la série des camps. Parfois, on est attiré par des questions que l’on n’arrive pas à résoudre. J’ai peut-être plus d’implications quand je questionne la Commune de Paris ou les utopies sociales bien que je n’aie aucune raison personnelle ou familiale. Christine Blanchet : Cela engage plus ta conscience politique Pablo Garcia : Ma personnalité y transparaît plus. Quand je présente des bibliothèques, ce sont aussi des portraits car les livres montrent qui je suis, ce que je pense et ce qui m’intéresse.

Christine Blanchet : En parlant de tes références littéraires et philosophiques, tu as créé en 2011, une œuvre mobile, une médiathèque que tu appelles Hétérotopie . Peux-tu développer l’intention de ce projet et son action participative ?

Pablo Garcia : Hétérotopie est un projet un peu hybride, à la rencontre entre une installation, une bibliothèque et une architecture. C’est un container de 6m, peint en noir, réaménagé en bibliothèque/médiathèque itinérante. A la manière du cinéma itinérant d’antan, cet objet s’installe dans le milieu urbain pour créer un événement et provoquer des rencontres entre un public et un fonds de livre et de films. Ce dernier est constitué de ma bibliothèque de travail, des livres proposés par des collaborateurs réguliers (artistes, commissaires, designers) qui abordent les questions du travail, des politiques, de l’Histoire, de la sociologie, de l’art, de l’architecture mais aussi des romans graphiques. Pendant la journée, on peut consulter des films, essentiellement des documentaires des années 1960 à nos jours sur la condition ouvrière, des analyses d’œuvres, de bâtiments, etc. . Le soir, un écran de rétroprojection permet de diffuser des films vers l’extérieur du container. L’idée est aussi que les utilisateurs s’approprient cet espace qu’ils peuvent modifier en rajoutant des livres ou même des films. J’ai transporté cette pièce récemment dans un lycée à Narbonne où un groupe de lycéens qui a pris en charge la médiation. Après les avoir briefés sur le contenu, je les ai laissé prendre le relais auprès de leurs camarades en les invitant à découvrir les livres sur des sujets qu’ils n’avaient pas dans leur CDI. Cette expérience a été totalement réussie car ces élèves se sont approprié l’espace, ils y passaient leurs heures de permanence et ont même réussi à convaincre les professeurs les plus sceptiques.

Christine Blanchet : Nicolas, tu présentes une série de dessins à la poudre de fer sur le thème de la prison. Ta réflexion est centrée sur la question de la surveillance avec une certaine vision sur l’architecture panoptique.

Nicolas Daubanes : Je rebondis sur ce que dit Pablo sur le fait qu’il se mette à distance dans son travail. Il est évident que je choisis pleinement d’affronter mes questions personnelles et ma conscience de vie à travers des faits ou des lieux historiques et même à partir de références plus légères comme l’histoire d’un sportif cycliste .

Christine Blanchet : Comment intervient le thème de la prison dans ton parcours ?

Nicolas Daubanes : Je voulais une représentation fragile des hauts lieux de l’enfermement, et l’image de la prison est arrivée comme une évidence. En faisant des recherches, le panoptique s’est imposé. A ce stade, mon histoire personnelle est mise de côté. Le panoptique est un parti pris architectural organisé pour contrôler l’enfermement de façon plus perverse. A partir de là, je reviens sur mes propres interrogations car on vit dans une société pensée selon les théories de nos prédécesseurs. Des architectes ont adopté ce système de surveillance et de hiérarchisation des tâches pour d’autres bâtiments comme les usines, les écoles, les hôpitaux et les asiles. Par exemple, dans l’exposition, il y a cette vue de l’hôpital psychiatrique Narrenturm à Vienne en Autriche. Le malade vit donc avec ces dispositifs proposés par la société. Jeune homme de 29 ans aussi, je vis ma situation telle que l’hôpital me l’impose. De cette façon, j’arrive rapidement à la question de l’architecture qui s’organise à travers les différentes strates de la société et des surveillants aux surveillés. Je fais le constat de ce que je vis et de celui de mon entourage à travers des faits historiques. Avec la série des membranes , la cellule ou le mur panoptique, l’image est claire, je m’appuie sur un fait historique pour en prélever l’empreinte. Je ressens le besoin d’aller sur les lieux pour les toucher, les étaler ou encore les transposer ailleurs, et finalement je ne montre pas l’image de la cellule, j’en montre seulement son empreinte. J’emprunte l’histoire sur une question plus personnelle. Il y aussi les anecdotes comme l’évasion et le coup de lime qui viennent bousculer l’image totalement froide de la vue intérieure d’une prison tout en ayant conscience de flirter avec le pathos.

Christine Blanchet : Pour tes dessins sur le panoptique, tu as mis au point une technique particulière à partir de la limaille de fer.

Nicolas Daubanes : Ces dessins représentent effectivement des plans ou des vues intérieures de prisons utopiques, imaginaires. Je considère cet état de matière comme le symbole des traces d’une évasion ; en limant les barreaux de la cellule, nous partons les mains recouvertes de limaille. Dans mon processus, il y a plusieurs étapes : je découpe le motif dans une feuille magnétique que je dispose sur une plaque de métal, ensuite je recouvre le dessin d’une feuille de papier blanc sur lequel je répartis la limaille. Cette poudre vient alors se plaquer uniquement sur les surfaces de papier en relation avec les parties magnétisées. Une fois le dessin mis à la verticale, le spectateur ne perçoit qu’une surface de papier sur laquelle un nuage de poussière ferreuse vient dessiner un tracé, une forme. L’aimantation pose le dessin en suspension. Lorsque la feuille est séparée des aimants ce dernier disparaît, la poudre de métal tombe en ne laissant aucune trace sur le papier.

Christine Blanchet : Le dessin est-il voué à disparaître ?

Nicolas Daubanes : Lorsqu’un détenu planifie son évasion, son projet doit rester uniquement dans son esprit pour demeurer totalement clandestin, aucune inscription ou gravure ne lui est permise. Mon mode de représentation doit être en corrélation avec cet impératif. De ce fait, le dessin est par nature éphémère, comme si le motif représenté ne devait être visible qu’un temps donné. Même sans l’idée du décrochage du papier et donc de la chute "provoquée" du métal, le dessin a une durée de vie limitée à quelques dizaines d’années. L’aimantation perdant 2 à 3% par an de sa force d’attraction, le motif se perdra au fur et à mesure ... Plus le motif disparaît, plus la représentation carcérale est fragilisée et plus l’évasion est envisageable. La lente disparition de ces images rentre aussi en correspondance avec le fait de vouloir voir disparaître ces lieux d’enfermement.

Christine Blanchet : Dans l’exposition Le silence n’est pas un oubli, tu poursuis tes questionnements à travers la figure, c’est la première fois que tu présentes des portraits ?

Nicolas Daubanes : Tout comme Pablo, j’opte pour des images contemporaines comme celle d’Antonio Ferrara ou de Jacques Mesrine. Il ne s’agit pas de héros mais de personnalités qui se sont évadés de façon spectaculaires et qu’adolescent je voyais à la télévision. J’aurais pu prendre des personnages comme Casanova ou Jean Genêt mais ils font partie d’une autre époque alors que ma réflexion s’ancre dans mon temps. Et puis, contrairement à la vision romantique qu’en donnent les romans, les évadés de prison sont généralement fort peu sympathiques.

Christine Blanchet : Pourquoi le choix de ces anti héros ? L’image de l’anti héros vient également de mon expérience artistique avec des détenus et cela apparaît comme une suite logique dans mon appréhension du sujet.

Nicolas Daubanes : Dans ce travail, on peut dire que je recompose la cellule avec les barreaux, les portes et les murs faisant passer le métal de son état solide à celui de poudre. Et, celui qui lime est bien le détenu. Par ce geste de vas-et-viens, il respire la poudre toxique qui rentre également sous la peau de ses ongles, il en est totalement imprégné. Si les personnages que je traite n’ont pas forcément utilisé une lime pour s’évader, je veux les représenter avec ce qui les compose au sens propre comme au sens figuré : la poudre de fer. Finalement, ma réflexion se concentre sur la façon dont souhaitent s’échapper ces personnes enfermées, et comme il y a toujours un lien avec ma propre histoire, me confronter aux portraits, c’est aussi m’interroger sur ma propre représentation. Je ne me transpose pas dans la peau de ces grands criminels, je m’inscris plutôt dans celui qui veut se dégager de la contrainte.

Christine Blanchet : La prison t’emmène actuellement à regarder aussi les lieux d’enfermement pour les malades mentaux ?

Nicolas Daubanes : Oui, j’ouvre aussi sur l’architecture d’hôpital et l’enfermement des malades mentaux. Le prisonnier est un premier pas qui me conduit sur l’image du crâne trépané. Cela m’interpelle et me conduit sur des thèmes comme la maladie et la folie. D’ailleurs, entre le crâne d’un détenu et celui du patient, encore une fois même s’il s’agit d’image, il y a le trou de l’exécution et celui du traitement de la folie. Je me documente de plus en plus sur la vie d’un patient en hôpital psychiatrique et plus particulièrement sur les luttes qu’il mène dans son corps et dans son esprit. Est-ce qu’il vit un enfermement ? Se sent-il dans le « mauvais » corps ? Etudiant, j’avais déjà réfléchi sur le sujet de la trépanation et sur l’idée de vivre l’ouverture du crâne comme la libération d’un mal, qu’il soit de l’ordre de la folie ou de la maladie. Dans certains de mes travaux, je mets mon corps à l’épreuve car je considère qu’il est ma première limite. C’est sans doute aussi la raison pour laquelle je fais une peau de cellule.

Christine Blanchet : Effectivement, il y a en parallèle de tes dessins, des installations en silicone pour lesquelles tu parles de peaux. Peux-tu nous parler de ce travail ?

Nicolas Daubanes : Il s’agit de mues, d’empreintes dont les matrices sont une cuisine, une cheminée, une cellule de prison. L’espace est redessiné avec des tiges d’acier soudées et emboîtées. Avec une fragilité certaine, la peau est suspendue sur ce support et nous permet d’apprécier le volume référent. Eclairées, les sculptures nous révèlent toutes les cicatrices et les poussières du lieu. Ces peaux portent forcément en elles les traces du passé mais encore une fois, je ne propose ni un retour en arrière, ni une réactivation de souvenirs. Mon travail, en privilégiant l’empreinte, met à distance ses référents. Je souhaite davantage parler de fantômes du présent et de convoquer les regards sur ce que ces espaces proposent encore de vie malgré leur aspect vulnérable et délabré. Il s’agit de dégager du présent les spectres qui l’habitent.

Christine Blanchet : La durée de vie de ces œuvres est plus longue, tu appréhendes le temps différemment dans ces installations ?

Nicolas Daubanes : Théoriquement, ce composé chimique à base de silicone se conserve plusieurs centaines d’années ainsi l’empreinte du lieu est censée survivre à ce dernier. Lorsque je parle de mue, je convoque la mémoire des corps. J’emploie un matériau qui, une fois retiré, prend l’apparence d’une peau morte, une squame. Celui ci est un bi-composant silicone utilisé principalement pour le nettoyage des murs des bâtiments historiques. Ce produit, liquide dans un premier temps, s’applique sur les murs d’un édifice, puis suite au séchage, la membrane formée est retirée telle une peau. Celle-ci capture tous les dépôts et les particules « meubles » du support initial. En somme, la souplesse de cette peau contredit la rigidité des murs sur lesquelles elle a été apposée. Il s’agit bel et bien de réaliser la peau morte d’une architecture contenant les restes et les poussières de ses anciens occupants. La moindre aspérité de la surface est captée rendant perceptible les gravures, les cicatrices et les stigmates des murs. C’est aussi, une tentative pour intercepter un moment de la vie d’un lieu, et imprégner ce présent de la membrane dans les traces du passé de sa matrice.

Christine Blanchet : Peux-tu nous parler de ton projet en cours avec la membrane de la façade de la prison ? Cette pièce monumentale pourrait-elle être la conclusion de ta réflexion sur la prison ?

Nicolas Daubanes : Le projet s’appelle La presó de Matarò. Il s’agit d’une prison espagnole en semi-panoptique. Dans un demi-cercle, il y avait les détenus et dans bâtiment qui coupe le cercle imaginaire, la partie administrative. Mon souhait est de présenter ce mur de façon ouverte et plane afin de « tuer » symboliquement l’effet courbe qui constitue la force du panoptique dans sa surveillance. J’ai adopté un autre parti pris pour prendre l’empreinte de ce mur de briques qui mesure 29 m sur 10 m. Je reprends les gestes des détenus qui lorsqu’ils étaient en promenade dans la cour y gravaient des inscriptions. A leur différence, sur plusieurs papiers monumentaux accrochés au mur, je gratte les feuilles avec une simple mine de graphite relativement grasse qui fait ressortir le dessin des briques mais aussi les tags des prisonniers. De cette façon, je cherche à éliminer le panoptique tout en le transposant dans un autre espace à l’échelle 1. Pour moi, le grattage de ce mur par les détenus est déjà une attaque du mur de la prison, même si cela peut paraître dérisoire. Il y a de l’ordre de la mutilation finalement. La monumentalité arrive dans mon travail comme une volonté de m’attaquer à un lieu majeur d’enfermement de plus en plus grand. D’abord, la cellule, avec l’idée d’une peau dont on se dégage, et maintenant je me projette dans une prison entière. La surface plane du mur panoptique de Matarò et sa superficie relativement petite m’offrent donc la concrétisation de ce rêve. Le résultat est un dessin dont la finalité est d’ouvrir le panoptique en passant par la similarité du geste. Cette grande pièce peut clôturer une partie de mon travail sur la prison, surtout celle qui consiste à l’affaiblir, mais je ne pense pas que cela soit un point final sur ce sujet.

Christine Blanchet : Si vous travaillez tous les deux indépendamment, vous vous retrouvez sur des programmes d’ateliers et je pense notamment à ceux que vous menez dans les prisons. On ne peut pas isoler ce travail de vos pratiques et de vos préoccupations car vous vous confrontez au terrain.

Pablo Garcia : Effectivement, ce ne sont pas des projets parallèles et ça fait clairement partie de nos pratiques. Intervenir dans un atelier avec des prisonniers, c’est aussi se confronter aux usagers. On ne peut pas se contenter de reportages de M6 et d’images de Google, il faut mettre les mains dans ces zones d’ombres ou en tous cas perçues ainsi.

Nicolas Daubanes : C’est une justification du travail. Par exemple, le carnet à l’encre sympathique produit avec les détenus, ce n’est pas nous qui avons dessiné, ce sont eux. Si nous avions voulu les faire, nous serions tombés dans des clichés. Aller travailler avec les détenus, cela fait partie du procédé de la pièce. Ils ponctuent le travail en apportant leur propre regard. Ce qui m’intéresse là, c’est le côté petite histoire en empruntant leur regard.

Pablo Garcia : Avec ce carnet, nous avons voulu poser la question de l’image : celle que l’on donne d’un lieu, son fantasme et aussi celle de sa réalité. Les images du livret ne se voient pas, si on veut les voir, on se brûle les doigts. Les dessins créés par les détenus ne sont pas ceux que l’on imaginerait bien au contraire, peu expriment de la violence ou de la vulgarité, ça reste des images banales voire gentilles.

Nicolas Daubanes : Il est important de préciser que nous ne sommes pas des travailleurs sociaux. Nous n’apportons pas une solution à un quelconque problème ou nous ne comblons pas un manque de culture. Nous proposons des ateliers dans lesquels les prisonniers activent nos pièces. La relation pédagogique ou la transmission artistique passent au second plan. Il n’y a pas d’empathie. Nous sommes fortement marqués par des instants ou des regards mais il n’y a pas d’empathie qui pourrait conforter le prisonnier dans son rôle du méchant ou du gentil injustement condamné. Encore une fois, nous sommes là pour constater et la question du travail en prison nous interroge plus particulièrement.

Pablo Garcia : Nous proposons des dispositifs cadrés ! Nous arrivons avec notre cahier des charges détaillé et ensuite la relation avec les détenus détermine les images que nous allons imprimer. Ils les ont choisies collégialement sans conforter personne et parfois nous étions réservés sur des choix mais ils nous ont convaincus.

Nicolas Daubanes : Nous revendiquons un échange avec un certain nombre d’individus qui peuvent être des détenus. Le résultat prend le statut de pièce.

Christine Blanchet : Merci à vous deux de nous avoir fait partager vos préoccupations et votre regard critique sur notre société.

© Nicolas Daubanes