Nicolas Daubanes

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De mauvais augure

Bmw 324 TD customisée (2013)

DE MAUVAIS AUGURE

Point central de l’exposition IZI, l’œuvre De Mauvais Augure développe un questionnement autour de l’image carcérale comme « image contenue », comme image construite aussi. L’œuvre se présente sous la forme d’une BMW 324 td break repeinte en noir mat à la bombe et depuis laquelle émane un morceau de musique, en sourdine. Le rendu aléatoire de la peinture confère un aspect camouflage au véhicule, jusqu’à la furtivité. Les phares sont allumés, le sample d’ouverture de Demain c’est loin d’IAM résonne à l’intérieur de la voiture et dans la salle du FRAC. Seule une bande non-peinte le long des vitres et et du pare-brise permet de voir à l’intérieur, pour mieux découvrir les bombes de peintures utilisées et laissées en l’état. A l’avant, un bélier soudé à la calandre reprend le mot « IZI » à l’horizontale et termine de transformer le break familial en arme de braquage.

Si De Mauvais Augure est une voiture-bélier qui échappe au regard ; c’est aussi l’absence d’images carcérales devenue forme autonome.

Alors que les administrations pénitentiaires ne laissent filtrer aucunes images des prisons françaises, c’est le cinéma, entre autre, qui a ainsi produit des images de ces lieux que nous connaissons dès lors par la fiction.

Cette absence d’images réelles provenant de l’intérieur du milieu carcéral entraîne chez chacun de nous un réflexe, celui de substituer des images de fiction à ce manque d’images réelles. Ce phénomène de substitution entre image réelle et image de fiction, donc construites, peut se retrouver dans chaque société ayant un système d’incarcération. Il génère une forme d’imagerie présente dans l’inconscient collectif, qui peut également y projeter des valeurs morales. Pour comprendre, faut-il représenter ?

Avec De Mauvais Augure, Nicolas Daubanes et Pablo Garcia viennent questionner les systèmes de représentation à travers les liens qu’ils entretiennent avec leurs contextes d’origine.

De Mauvais Augure, c’est aussi une relecture de l’histoire du grand banditisme à travers celle de la BMW, et qui se trouve ici ré-actualisée dans un double contexte (artistique et carcéral).

Dans les années 1970, la RAF (Fraction Armée Rouge) circulait dans une BMW New Class. Le lien existant entre la RAF et BMW était alors tellement fort en Allemagne que la police allait jusqu’à n’arrêter que les BMW lors de barrages routiers ; et qu’une expression populaire voulait que les lettres « BMW » signifie non plus « Bayerische Motoren Werke » (Manufacture Bavaroise de Moteur) mais « Baader-Meinhof Wagen » (voiture de Baader et Meinhof). A la même époque en France, c’est l’ennemi public n°1, Jacques Mesrine qui est abattu dans sa BMW 528i E12. L’image de la voiture criblée de balle fait la une des journaux. La BMW de De Mauvais Augure renvoie à autant d’occurrences médiatiques potentielles, et opère une synthèse formelle de ces évènements historiques. [...]

L’œuvre existe dans une temporalité « bouclée », amenée à se répéter et portée par le sample d’IAM émanant de la BMW. Attendant le premier couplet, nous n’entendons que les premières notes du morceau se répéter à l’infini, comme si les voix avaient disparues, nous laissant face à une absence.

Au croisement des pratiques de Pablo Garcia et de Nicolas Daubanes, la BMW apparaît ici comme un élément aux multiples lectures portées par de nombreuses références. L’œuvre intègre à la fois une « image médiatique » du fait divers et une « image cinématographique », les révélant tour à tour au spectateur.

Ces deux sources d’images co-existent à travers la potentialité d’un passage à l’acte, d’une préméditation dans l’urgence. Entre elles, une tension, celle d’un passage de la réalité vers la fiction. De Mauvais Augure se présente alors comme un dispositif à la fois de relecture, de prélèvement et de surgissement de ces images.

Enfin, De Mauvais Augure c’est aussi une réflexion sur la référence comme moteur de l’acte artistique. Si tout est potentiellement une référence, comment produire des oeuvres qui puissent être autonomes et exister entre ces références ?

En choisissant le sampling issu de la culture rap et hip-hop, Nicolas Daubanes et Pablo Garcia parviennent à évacuer leurs propres références pour générer une nouvelle image du réel entre construction et répétition, à la manière d’une mosaïque leur permettant dès lors d’imaginer leur propre action.

À travers les multiples références qui s’égrènent, c’est une forme de sampling du réel que les artistes opèrent, et qui permettent à l’oeuvre de basculer dans un espace limite, point de contact entre espace réel et fictif. L’œuvre De Mauvais Augure construit des scénarios possibles, effectifs dans la réalité et invite le spectateur à s’y projeter pour mieux s’en évader.

Emma Cozzani

© Nicolas Daubanes