Nicolas Daubanes

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Aucun batiment n’est innocent - Florian GaitĂ©

Nicolas Daubanes, habitué des lieux carcéraux, transforme la chapelle en autel de commémoration pour la résistance et l’indiscipline.

Les deux installations principales semblent Ă  première vue reconstituer a minima un bâtiment dĂ©construit, dont le toit s’est Ă©crasĂ© et le revĂŞtement de sol appliquĂ© au mur. Par ce renversement architectural, l’artiste offre une traduction plastique Ă  l’idĂ©e de contestation des ordres, s’inspirant de la mutinerie des dĂ©tenus de la prison de Nancy en 1972. Au centre de l’espace, une charpente aux tuiles cassĂ©es renvoie Ă  cet Ă©pisode de l’histoire carcĂ©rale pendant lequel les prisonniers se sont hissĂ©s jusqu’au toit pour crier leurs revendications. Praticable, elle permet au public de goĂ»ter au sentiment de libertĂ© qui peut s’y exprimer, celui des dĂ©tenus qui Ă©chappent Ă  la logique d’enfermement du bâtiment. Il s’agit alors de mettre en scène la tension entre libertĂ© et sĂ©curitĂ©, de placer le spectateur en Ă©quilibre prĂ©caire, portĂ© par l’énergie du soulèvement et menacĂ© par le danger du lâcher-prise. Pour certaines Ă©clatĂ©es, les tuiles, fabriquĂ©es lors d’une rĂ©sidence Ă  la briqueterie de Nagen, ont Ă©galement la particularitĂ© d’être dysfonctionnelles, ramenĂ©es Ă  l’état de motifs gĂ©omĂ©triques (des carrĂ©s de terre cuite), alignĂ©s au sein d’une composition graphique. Daubanes dĂ©couvre ici une dimension plus formelle de son travail, qui se traduit de manière plus franche encore dans l’œuvre murale disposĂ©e en regard. Cet ensemble de plus de cent cinquante sĂ©rigraphies, reproduisant un carrelage rouge et blanc, Ă  certains endroits fĂŞlĂ©, est la copie du revĂŞtement du sol de la prison de Montluc, lieu de dĂ©tention nazi associĂ© aux noms de Klaus Barbie ou de Jean Moulin. En adoptant le dessin d’un calepinage, Daubanes met sur un mĂŞme plan le « second Ĺ“uvre » et l’œuvre plastique, et plaide pour un art rĂ©solument ouvrier. Son insignifiance apparente, cet ornementalisme de surface qui permet de confondre l’œuvre avec le dĂ©cor originel de la chapelle, la rattache Ă  Support-Surface plus qu’à Carl Andre, d’autant que la mise Ă  la verticale en renforce l’effet d’exposition. L’œuvre murale conserve nĂ©anmoins toute sa dimension documentaire, sans doute de manière plus appuyĂ©e que dans ses pièces antĂ©rieures. Il s’agit ici de prĂ©senter une archive sensible, non discursive, de saisir une impression perceptive, une mĂ©moire des lieux, qui a pu constituer un des derniers souvenirs des prisonniers torturĂ©s.

Les dessins réalisés en limaille de fer enfin – des cellules, des barricades, un cimetière, des barrières – inscrivent définitivement la proposition dans une réflexion sur l’impossible neutralité des lieux d’enfermement et la possibilité de renverser les logiques d’occupation. Sur la vitre de l’un d’eux, Daubanes a ainsi gravé les plantes rudérales qui y repoussent, renvoyant ces bâtiments en apparence désaffectés à un paysage de mélancolie, comme si les soulèvements de leurs habitants avaient eu finalement raison de leur innocence présumée.

© Nicolas Daubanes